Il y a des larmes qui ne trompent pas. Celles de Kettly Noël, en apprenant qu'elle serait l'invitée d'honneur de la 23ᵉ édition du Festival Quatre Chemins, appartiennent à cette catégorie rare des émotions vraies. Une reconnaissance venue d'ailleurs réchauffe. Celle qui vient du pays natal transperce. « C'est une forme d'amour et de confiance et de reconnaissance qui vous touche au plus profond », confie-t-elle.

 

L'invitation la surprend elle-même. Son écriture chorégraphique appartient au contemporain, loin des rythmes folkloriques que l'on associe trop souvent, depuis l'étranger, à la danse haïtienne. Mais Haïti n'a pas besoin d'être montrée pour être présente. Elle habite le geste, le silence entre deux mouvements, la manière de tenir l'espace. « Je ne cherche pas à montrer Haïti. Haïti est là tout simplement », dit-elle, comme on énonce une évidence portée depuis toujours dans le corps.

 

Du Festival Quatre Chemins, elle parle avec la tendresse qu'on réserve aux lieux qui nous ont faits. Un espace de création, de réflexion, de transmission, de résistance aussi, dans un pays où créer relève parfois de l'acte de résistance pure. Elle y voit la patte d'un directeur curieux, capable d'aller chercher les artistes là où on ne les attend pas. Guy Régis Jr, dit-elle, porte un regard nourri par le monde et fidèle à Haïti.

 

Un souvenir la traverse encore, intact. Celui de Fanta Kaba, son spectacle sur la prostitution, joué sur cette même scène. Un public si attentif qu'il semblait respirer avec elle. « J'avais l'impression qu'il me portait, comme si j'avais des ailes », se rappelle-t-elle, avant d'ajouter, dans un rire, qu'elle se serait presque prise pour Rihanna ou pour la grande Emeline Michel.

 

Le chemin depuis ses vingt ans, quand on la sommait de choisir un « vrai métier », dessine aujourd'hui un sourire plus qu'un regret. Le plus grand arrachement de sa vie n'a pas été de quitter Haïti mais l'Afrique, après plus de vingt-cinq années bâties à Bamako. Elle en tire une conviction posée avec la sagesse de qui a traversé plusieurs vies en une seule : on ne recommence jamais tout à fait à zéro. On continue toujours quelque chose.

 

Sur l'âge et la scène, sa voix se fait plus tranchante. Elle observe que l'on somme plus souvent les femmes que les hommes de se taire, quand Madonna, elle, continue de remplir les scènes et les nominations. « Tant qu'un artiste ressent ce besoin profond de créer et de partager, il a toute sa place », tranche-t-elle.

 

Aux jeunes danseurs et danseuses, qu'elle voit aujourd'hui plus libres, plus enracinés dans leurs propres héritages, elle laisse un conseil dépouillé de tout artifice : aimer profondément ce que l'on fait, et ne laisser personne d'autre décider de ce qui est possible.

 

Pour l'avenir des artistes haïtiens, elle refuse l'inquiétude. Le peuple haïtien, dit-elle, sait se réinventer dans les pires moments, et la création a toujours été une manière de tenir debout. Ce qui l'inquiète, ce sont les responsables politiques encore introuvables.

 

Il lui reste, dit-elle en riant, tant de choses à créer. Des spectacles qui la traversent la nuit, des collaborations encore à inventer, et ce désir intact de bâtir des lieux où les artistes ont simplement envie de se retrouver.

 

par: Christnoude Beauplan