Haïti est arrivée à un point de rupture. Lorsque l’État ne protège plus, lorsque les institutions restent silencieuses et que les citoyens voient leurs quartiers tomber les uns après les autres sous le contrôle des groupes armés, une question brutale s’impose : que reste-t-il au peuple pour se protéger ?

 

Le phénomène « Bwa Kale » n’est pas né dans le confort. Il est né de la peur, de la colère, de l’abandon et surtout du sentiment que la population a été laissée seule face à la violence. Il est l’expression extrême d’une société qui ne croit plus suffisamment en la capacité de l’État à assurer sa sécurité.

 

Pendant que les gangs étendent leur influence, la population attend toujours de voir une véritable réponse nationale à la hauteur de la crise. La Force de Répression des Gangs (FRG), annoncée comme un instrument destiné à renforcer la lutte contre les groupes armés, demeure au cœur des interrogations. Où est-elle ? Pourquoi la population ne voit-elle pas une présence suffisamment forte et efficace sur le terrain ? À quoi servent les annonces, les plans et les promesses si les citoyens continuent de mourir, de fuir leurs maisons et de perdre leurs biens ?

Un État qui annonce des forces sans parvenir à produire de la sécurité finit inévitablement par perdre sa crédibilité.

 

Et que dire de ceux que l’on présente comme les « pays amis d’Haïti » ? Les États-Unis, le Canada et la France multiplient depuis des années les déclarations sur la crise haïtienne. Mais le peuple est en droit de demander des résultats concrets. Combien de conférences, de réunions internationales et de communiqués faudra-t-il encore avant que la sécurité des Haïtiens devienne une véritable priorité ?

Haïti ne peut pas être éternellement traitée comme un simple dossier diplomatique que l’on ouvre lors des grandes crises, avant de le refermer lorsque les caméras s’éteignent.

 

Mais nos responsabilités ne peuvent pas être rejetées uniquement sur l’étranger. Le pays est également trahi de l’intérieur. Certains individus qui se réclament d’Haïti semblent avoir davantage de loyauté envers leurs intérêts personnels qu’envers leur propre nation. L’enrichissement illicite, la corruption et les arrangements au détriment du bien collectif alimentent un système dans lequel quelques-uns prospèrent pendant que la majorité survit.

Une patrie ne peut pas être sauvée par des élites qui considèrent l’État comme une caisse personnelle.

 

L’ONU, organisation qui place les droits humains au cœur de son discours, doit elle aussi accepter de regarder Haïti en face. Que valent les grands principes des droits humains lorsque des milliers d’Haïtiens sont tués, déplacés, violés ou dépouillés de leurs maisons ?

Le peuple haïtien ne demande pas uniquement de la compassion dans les communiqués. Il demande une protection réelle, une solidarité efficace et des résultats. Les droits humains ne peuvent pas être réduits à des mots prononcés dans les salles de conférence de New York, de Genève ou de Port-au-Prince.

 

Au sommet de cette tragédie se trouve également un gouvernement haïtien qui donne trop souvent l’impression de subir les événements plutôt que de les maîtriser. Un gouvernement ne peut pas se contenter de constater les massacres, de condamner les attaques et de promettre des lendemains meilleurs.

Gouverner, c’est agir. C’est prendre des décisions difficiles, protéger les citoyens, reprendre les territoires perdus et restaurer l’autorité de l’État.

 

Alors oui, le « Bwa Kale » peut être compris comme le cri d’une population abandonnée. Mais comprendre la colère populaire ne signifie pas consacrer la violence comme système de justice. Si chaque citoyen devient juge, juré et bourreau, Haïti risque de s’enfoncer davantage dans le chaos.

La véritable solution doit rester la restauration d’un État capable de protéger, de prévenir la violence et de rendre justice.

 

Le choix est désormais devant nous : soit l’État reprend sa responsabilité historique, soit le vide qu’il laisse continuera d’être occupé par la violence populaire, les gangs et les intérêts particuliers.

Le peuple haïtien ne peut pas être éternellement sacrifié pendant que les responsables se réunissent, discutent et promettent.

 

Haïti n’a pas besoin de nouveaux discours. Elle a besoin d’un État debout, d’une police efficace, d’une justice fonctionnelle, d’une classe politique responsable et d’une communauté internationale qui cesse de gérer la crise pour contribuer réellement à sa résolution.

 

Car lorsqu’un peuple en arrive à croire que le « Bwa Kale » constitue sa dernière protection, ce n’est pas seulement la population qu’il faut interroger.

C’est l’État qu’il faut juger sur son incapacité à protéger ceux qu’il avait juré de servir.