La rivière Froide n’existe presque plus aujourd’hui, mais elle reste vivante dans la mémoire de Mackendy Jeunay. Il se rappelle des après-midis passés à s’y baigner avec ses amis, quand l’eau claire reflétait le ciel et que les rues de Carrefour semblaient infiniment paisibles. « Je garde en tête l’image de la rivière Froide. Je marchais de jour comme de nuit sans peur », raconte-t-il. Ces souvenirs d’enfance, à la fois simples et lumineux, sont devenus pour lui une clé pour comprendre les transformations profondes de son pays.
Né le 28 mai 1977 à Carrefour, Mackendy Jeunay appartient à cette génération d’Haïtiens dont le parcours se situe au croisement de plusieurs univers : la réflexion intellectuelle, l’engagement communautaire et l’enseignement biblique. Sociologue de formation, chercheur et enseignant de la Bible, il développe depuis plusieurs années une réflexion qui relie théologie, sciences sociales et développement durable.
Une formation familiale fondée sur les principes
Issu d’une famille de six personnes : ses parents, un frère aîné et deux sœurs, Mackendy Jeunay a grandi dans un environnement où les valeurs morales occupaient une place importante, même si la religion n’était pas centrale dans la vie familiale. « La foi religieuse ne structurait pas vraiment notre quotidien, mais les principes moraux étaient essentiels. Mes parents nous répétaient toujours de respecter les autres, de ne pas toucher aux affaires d’autrui, de ne pas être paresseux et de ne jamais laisser quelqu’un nous manquer de respect », explique-t-il. Ces repères ont contribué à façonner très tôt sa manière d’aborder les questions de responsabilité et de dignité.
Une expérience spirituelle déterminante
S’il n’identifie pas d’événement marquant dans son enfance qui aurait orienté sa trajectoire intellectuelle, il évoque toutefois une rencontre spirituelle décisive.
« Je considère ma rencontre avec Jésus-Christ comme un événement déterminant dans ma vie. Si je n’avais pas fait cette rencontre, je serais probablement devenu une autre personne », explique Mackendy Jeunay. Cette expérience marque le début d’un cheminement d’abord centré sur les questions spirituelles. Les réflexions sociales viendront plus tard. « Au départ, mes interrogations étaient surtout spirituelles : le sens de la foi, les pratiques des Églises, la manière de vivre devant Dieu. Les réflexions sociales sont venues plus tard, lorsque j’ai commencé à faire le lien entre le bien-être des populations et le fonctionnement de l’État », poursuit-il.
Entre paternité et réflexion sur l’autorité
Marié et père de deux enfants, il considère la vie familiale comme une véritable école de responsabilité. « Être père m’a appris que l’autorité doit préparer les enfants à devenir autonomes. Empêcher un enfant de grandir dans l’autonomie tout en prétendant l’encadrer, c’est trahir la vocation même de la paternité », affirme-t-il. Cette expérience personnelle nourrit également sa réflexion critique sur les modèles d’autorité, notamment dans les milieux religieux. Selon lui, la distinction est claire : « Il existe deux formes d’autorité : celle qui permet de servir les autres et celle qui permet de les dominer. Dans la Bible, l’autorité n’est jamais présentée comme un privilège pour se servir soi-même, mais comme une responsabilité de service. »
Un parcours académique orienté vers la compréhension des sociétés
Son parcours universitaire commence à la Faculté d’Ethnologie de l’Université d’État d’Haïti, où il étudie la socio-anthropologie. « Au départ, je voulais étudier la psychologie, mais la sociologie m’a finalement séduit. Elle m’a permis de comprendre les logiques profondes qui structurent les sociétés et les comportements humains », Il poursuivra ensuite des études à l’Université de Genève, où il approfondit sa compréhension des crises, de la vulnérabilité institutionnelle et du développement. « J’y ai compris que les crises ne sont pas seulement des accidents passagers, mais souvent le résultat de structures de pouvoir et de dépendances construites sur le long terme », souligne Mackendy Jeunay. Aujourd’hui doctorant à Euclid University, il s’interroge sur un problème central : la possibilité du développement durable dans des contextes d’institutions fragiles. « La question est simple mais fondamentale : un développement durable peut-il réellement émerger dans un contexte où les institutions sont faibles ou fragiles ? »
L’engagement communautaire
Au-delà du travail académique, Mackendy Jeunay est aussi engagé sur le terrain. Il est cofondateur d’ACTIF(Action communautire de transformation et d’intégration formelle) , une organisation qui cherche à promouvoir une transformation communautaire durable. « Notre objectif n’est pas seulement de répondre aux besoins immédiats, mais de renforcer les capacités locales afin que les communautés deviennent actrices de leur propre développement », Son expérience sur le terrain l’a conduit à remettre en question certaines approches classiques de l’aide. « J’ai vu des projets très bien financés disparaître dès la fin du financement, parce que les communautés n’avaient pas participé à la définition des problèmes ni aux solutions », ajoute-t-il. Pour lui, la différence entre assistance et développement est essentielle. « Au lieu de faire les choses pour une communauté, il faut les faire avec elle, puis lui permettre de les faire elle-même », nous conseille-t-il.
Enseigner la Bible comme vocation
Parallèlement à ses recherches et à ses engagements sociaux, Mackendy Jeunay consacre une part importante de son temps à l’enseignement biblique. « Tout a commencé par des discussions informelles autour de la Bible. Peu à peu, les gens ont manifesté un intérêt pour ma manière d’expliquer les textes. » Avec le temps, il comprend que cette activité constitue plus qu’un simple intérêt : un appel. « Ce n’est pas une déclaration officielle qui me l’a révélé, mais la reconnaissance de la communauté et ma passion pour comprendre les Écritures », confie-t-il.
Une réflexion critique sur le pouvoir religieux
Dans ses analyses, il s’intéresse aussi au rôle du discours religieux dans la construction du pouvoir. « Lorsqu’un leader religieux interprète un texte sacré, il ne transmet pas seulement un message spirituel : il définit aussi ce qui est juste, ce qui ne l’est pas et qui détient l’autorité ». Cependant, il insiste sur le fait que ce pouvoir peut aussi être utilisé pour limiter les abus. « Le discours religieux peut consolider la domination, mais il peut aussi devenir un cadre moral pour dénoncer l’injustice. »
Un optimisme prudent pour Haïti
Interrogé sur l’avenir d’Haïti, sa réponse reste nuancée.
« Oui, je suis optimiste si nous travaillons sérieusement à former de meilleurs citoyens, à renforcer la gouvernance et à transformer certains comportements collectifs. Mais non, si nous continuons à croire que le changement viendra automatiquement ou de l’extérieur », estime-t-il.
Une mission clairement définie
Malgré la diversité de ses engagements, Mackendy Jeunay résume sa vocation en une phrase simple : « Ma mission dans la vie est d’enseigner la Parole de Dieu. Tous mes autres engagements en sont l’expression ou le prolongement. »
Dans son parcours, foi, réflexion intellectuelle et action sociale ne constituent pas des domaines séparés. Ils forment, au contraire, les différentes dimensions d’un même projet : comprendre les sociétés humaines, éclairer les consciences et contribuer à la transformation des communautés.
Entre la rivière disparue de son enfance et les institutions fragiles qu’il analyse aujourd’hui, Mackendy Jeunay poursuit la même quête : comprendre, servir et transmettre.
Frantz Beauvoir
