Mais une question essentielle demeure : qu’en est-il des enfants qui vivent dans des quartiers où l’école n’est plus accessible parce que les gangs armés contrôlent le territoire ?
Pour ces enfants, le 7 septembre ne sera peut-être pas une rentrée scolaire. Ce sera simplement un jour de plus dans une réalité où aller à l’école peut représenter un danger.
Il existe en Haïti une catégorie d’enfants que les statistiques risquent de transformer en simples chiffres : ceux qui ont été déplacés, ceux dont les établissements scolaires ont fermé, ceux dont les enseignants ne peuvent plus se rendre au travail et ceux qui vivent dans des zones où les déplacements sont devenus extrêmement dangereux.
Peut-on réellement parler de rentrée scolaire nationale lorsque des milliers d’enfants sont privés de leur droit à l’éducation en raison de l’insécurité ?
La question n’est pas seulement pédagogique. Elle est politique, sociale et morale.
L’éducation n’est pas un privilège réservé aux enfants des quartiers sécurisés. Elle constitue un droit fondamental. Lorsque l’État annonce une rentrée scolaire sans présenter une réponse claire pour les enfants vivant dans des zones occupées ou fortement contrôlées par les gangs, il donne l’impression que certains enfants comptent moins que d’autres.
C’est précisément là que le gouvernement doit être interpellé.
Il ne suffit pas d’annoncer une date de rentrée, de publier un calendrier scolaire ou de demander aux parents de préparer les fournitures. Encore faut-il créer les conditions permettant aux enfants d’entrer réellement dans une salle de classe.
Que fait-on pour les écoles contraintes de fermer ? Que fait-on des enseignants déplacés ? Où vont étudier les enfants dont les établissements sont devenus inaccessibles ? Existe-t-il un mécanisme d’enseignement alternatif pour les quartiers privés d’écoles ? Quelles mesures sont prévues pour accompagner les familles déplacées ?
Ces questions ne peuvent pas être repoussées indéfiniment.
Le risque est immense. Chaque année scolaire perdue représente non seulement un retard académique, mais aussi une porte supplémentaire ouverte au décrochage scolaire, au travail des enfants, à la délinquance et à toutes les formes d’exploitation. Lorsqu’un enfant reste longtemps éloigné de l’école, ce n’est pas uniquement son présent qui est compromis : c’est une partie de son avenir qui se fragilise.
Et pendant ce temps, le pays continue de parler de développement, de reconstruction et de transition politique.
Il y a pourtant une contradiction fondamentale : comment prétendre préparer l’avenir d’Haïti tout en laissant une partie de sa jeunesse en dehors de l’école ?
Le gouvernement doit donc sortir d’une simple logique administrative de la rentrée scolaire pour adopter une véritable stratégie nationale de continuité éducative dans un contexte d’insécurité.
Cela suppose des solutions concrètes : classes temporaires dans les zones d’accueil, dispositifs d’enseignement à distance lorsque cela est possible, soutien aux enseignants déplacés, accompagnement psychologique des enfants affectés par la violence, distribution ciblée de matériels scolaires et, surtout, sécurisation des établissements et des principaux axes permettant aux élèves et aux enseignants de circuler.
L’école ne peut pas attendre que la situation sécuritaire soit parfaite pour fonctionner. Mais elle ne peut pas non plus fonctionner comme si l’insécurité n’existait pas.
Il faut donc inventer des réponses adaptées à la réalité haïtienne.
Car derrière chaque enfant privé d’école, il y a une histoire. Un rêve de devenir médecin, enseignant, ingénieur, journaliste, entrepreneur ou simplement de construire une vie meilleure que celle de ses parents.
Ces rêves ne doivent pas être sacrifiés sur l’autel de l’insécurité.
L’État a le devoir de protéger les enfants, mais aussi de garantir leur avenir. La lutte contre les gangs ne doit donc pas être considérée uniquement comme une bataille pour récupérer des territoires. Elle doit également être comprise comme une bataille pour récupérer les écoles, les espaces de jeunesse et l’avenir d’une génération.
La rentrée scolaire 2026-2027 devrait être l’occasion pour le gouvernement de répondre à une question simple, mais décisive :
Sommes-nous prêts à accepter qu’un enfant haïtien soit privé d’éducation simplement parce qu’il est né ou vit dans une zone contrôlée par un gang ?
Si la réponse est non, alors il est temps d’agir.
Parce qu’une école fermée aujourd’hui, c’est peut-être un avenir fermé demain.
Et un gouvernement qui oublie les enfants d’aujourd’hui risque de condamner le pays de demain.