Jusqu’à quand ?
Dans la nuit du 23 au 24 août 2026, Kenscoff a été frappée par une attaque attribuée à la coalition criminelle Viv Ansanm. Près de 50 personnes auraient été tuées. Une semaine plus tard, une nouvelle vidéo diffusée sur les réseaux sociaux vient rappeler brutalement que le problème n’est pas derrière nous.
Cette fois, les images montreraient l’assassinat d’une jeune fille à coups de machette par des individus présentés comme membres de 400 Mawozo.
Sur les réseaux sociaux, des internautes avancent les noms ou surnoms de certains individus qui seraient impliqués, notamment « Tèt Kale » et « Nice B ». Ces identifications doivent toutefois être établies par une enquête officielle et ne sauraient être considérées comme des condamnations judiciaires.
Mais une chose, elle, ne nécessite aucune enquête pour être comprise : la peur est devenue une méthode de gouvernement du territoire par les criminels.
Et face à cette réalité, l’État haïtien semble dangereusement dépassé.
Où sont les résultats ?
Depuis des années, les gouvernements successifs invoquent le manque de moyens pour expliquer l’impuissance des forces de sécurité. Pourtant, la question mérite aujourd’hui d’être posée autrement.
Combien faut-il encore investir avant d’obtenir des résultats ?
La PNH et les FAd’H disposent de budgets publics considérables. Des dizaines de milliards de gourdes sont mobilisées au nom de la sécurité nationale. À cela s’ajoutent des financements et contrats destinés à renforcer les capacités opérationnelles, dont celui annoncé à hauteur de 52 millions de dollars avec Windward Wyoming LLC, liée à Erik Prince.
Alors une question simple s’impose : si l’argent augmente, pourquoi la peur augmente-t-elle aussi ?
Le peuple haïtien n’a pas besoin qu’on lui explique que la situation est difficile. Il le sait.
Il le vit.
Il le paie.
Il l’enterre.
Ce que la population exige désormais, ce sont des résultats mesurables.
L’État ne peut pas être spectateur de son propre effondrement
Un État existe d’abord pour protéger ses citoyens
Lorsqu’un citoyen est assassiné, l’État doit enquêter. Lorsqu’un quartier est attaqué, l’État doit intervenir. Lorsqu’un groupe criminel contrôle un territoire, l’État doit le reprendre. Lorsqu’une vidéo montrant une exécution circule publiquement, l’État doit être capable d’identifier les responsables, de les arrêter et de les traduire devant la justice.
Sinon, que reste-t-il de l’autorité publique ?
La multiplication de ces vidéos pose également une question stratégique que les autorités ne peuvent plus esquiver. Les gangs ne cherchent pas seulement à tuer. Ils cherchent à mettre en scène la domination.
Ils filment.
Ils diffusent.
Ils terrorisent.
Ils veulent que chaque téléphone portable devienne une petite salle de propagande criminelle.
Chaque vidéo de ce genre vise à installer dans l’esprit de la population une conviction terrifiante : les criminels peuvent tout faire et l’État ne peut rien faire.
Cette bataille psychologique est aussi importante que la bataille militaire.
Et si l’État ne la gagne pas, il continuera de perdre du terrain, même lorsqu’il annonce de nouvelles opérations.
Des milliards de gourdes, mais toujours pas de sécurité
Le débat ne peut plus se limiter à réclamer davantage de ressources pour les forces de sécurité.
Il faut désormais réclamer des comptes sur l’utilisation des ressources existantes.
Combien d’argent est consacré au renseignement ?
Combien d’opérations sont effectivement conduites ?
Combien de réseaux criminels sont infiltrés ?
Combien de chefs de gangs sont identifiés ?
Combien d’armes sont saisies ?
Combien de dossiers judiciaires aboutissent ?
Combien de territoires sont effectivement repris et sécurisés ?
Et surtout : quel est le bilan réel des milliards dépensés au nom de la sécurité nationale ?
Ce sont des questions légitimes dans une démocratie.
Les poser ne signifie pas affaiblir les forces de sécurité. Au contraire. La transparence, l’évaluation et la reddition de comptes sont indispensables pour renforcer une institution publique.
Le silence devient lui aussi dangereux
Il y a également une autre responsabilité : celle de la société.
Nous ne pouvons pas continuer à regarder ces images, à les partager, à nous indigner pendant quelques heures, puis à passer à autre chose.
Derrière chaque vidéo, il y a une personne.
Une fille.
Un fils.
Une mère.
Un père.
Une famille.
Une vie qui ne reviendra jamais.
La banalisation de la violence constitue peut-être l’une des victoires les plus dangereuses des groupes criminels. Lorsqu’une population commence à considérer un massacre comme une simple nouvelle parmi d’autres, la société perd progressivement sa capacité à s’indigner.
Et lorsqu’une société cesse de s’indigner devant la mort, elle commence à perdre une partie de son humanité.
Le moment est venu de choisir
Haïti se trouve devant un choix historique.
Soit nous continuons à administrer l’insécurité à coups de communiqués, de promesses, de conférences de presse et de déclarations indignées.
Soit nous décidons enfin de traiter la sécurité comme une priorité nationale absolue, avec une stratégie claire, du renseignement efficace, des opérations coordonnées, une justice fonctionnelle, une véritable politique de contrôle des armes et une reddition de comptes rigoureuse.
Le peuple haïtien ne demande pas l’impossible.
Il demande simplement de pouvoir vivre.
Vivre sans barricade.
Vivre sans rançon.
Vivre sans déplacement forcé.
Vivre sans entendre des rafales au milieu de la nuit.
Vivre sans découvrir au réveil qu’un autre quartier a été massacré.
Et surtout, vivre sans avoir à regarder sur son téléphone la vidéo de quelqu’un qui vient d’être exécuté pour comprendre que personne n’est réellement à l’abri.
Combien de morts faudra-t-il encore pour que l’État comprenne que la situation n’est plus une crise parmi d’autres, mais une menace existentielle contre la République ?
Le temps des excuses devrait être terminé.
L’État doit agir. Et cette fois, il doit obtenir des résultats.