Dans le département de la Grand’Anse, le 31 décembre dépasse largement le cadre d’une simple célébration de fin d’année. Cette date emblématique conjugue traditions communautaires, mémoire historique et pratiques héritées du passé colonial. Autour de l’abattage rituel du bœuf et de la préparation de la soupe du Nouvel An, la population réaffirme une identité collective aujourd’hui mise à rude épreuve par l’insécurité croissante qui sévit dans le pays.
Dans le Grand Sud, et plus particulièrement dans la Grand’Anse, le 31 décembre n’est pas un jour ordinaire. Dès les premières heures de la matinée, une atmosphère singulière s’installe dans les villages et quartiers. Les habitants s’organisent en groupes communautaires afin de se procurer de la viande destinée à la traditionnelle soupe du 1er janvier, symbole de liberté, de dignité et d’émancipation nationale.
Trois principales formes d’organisation structurent cette pratique : le kòltiz, le kòve, appelé aussi eskwad selon les localités. Le kòltiz est généralement composé de quatre à quinze personnes qui mettent en commun leurs ressources financières pour acheter un bœuf. Le kòve ou eskwad, quant à lui, regroupe plusieurs paysans ou voisins qui, après une année entière de labeur agricole, décident de mutualiser leurs économies pour accomplir collectivement cet acte symbolique. Ces modes d’organisation traduisent un même esprit de solidarité, d’entraide et de partage.
Pour certains habitants, cette coutume relève d’une tradition populaire profondément enracinée. Pour d’autres, elle renvoie à un héritage colonial lié à l’histoire du marronnage dans la région, notamment celui de Goman dans la Grand’Anse. Selon plusieurs récits transmis de génération en génération, l’abattage collectif du bœuf symboliserait une forme de résistance et d’affirmation de l’autonomie des anciens esclaves et de leurs descendants. Avec le temps, cette pratique est devenue un marqueur identitaire fort.
La veille du 31 décembre, dès la soirée du 30, les communautés se rassemblent autour du bœuf lors d’un moment appelé « veye bèf ». Cette veillée est marquée par le partage de boissons alcoolisées, des discussions animées, parfois des chants et des éclats de rire. Elle constitue un temps de communion et de retrouvailles, prélude au rituel du lendemain.
À l’aube du 31 décembre, la journée s’anime rapidement. Les cris des bœufs résonnent dans les localités sous les coups de poignard. Une fois l’animal abattu, hommes et femmes se mobilisent pour la découpe de la viande et la préparation des ingrédients nécessaires à la soupe. Chacun participe selon ses moyens, renforçant ainsi les liens sociaux, familiaux et communautaires.
La nuit du 31 décembre, communément appelée « nuit blanche », est marquée par une veille festive. Les jeunes, et parfois même les adultes, restent éveillés jusqu’au matin du 1er janvier dans une ambiance rythmée par la musique, les échanges et le partage. Parallèlement à ces réjouissances populaires, les églises occupent une place centrale durant cette nuit symbolique. Dans plusieurs localités de la Grand’Anse, des communautés chrétiennes organisent des veillées de prière, moments de recueillement et de reconnaissance, afin de remercier Dieu pour l’année écoulée qu’elle ait été marquée par des épreuves ou des bénédictions et pour implorer sa protection sur l’année nouvelle. Ces temps spirituels cohabitent harmonieusement avec les festivités populaires et renforcent la dimension à la fois culturelle et religieuse de la date.
Chaque mois de décembre, plusieurs centaines de personnes convergent vers la Grand’Anse pour vivre ces moments uniques. La région devient alors un lieu de retrouvailles familiales, d’échanges et de célébrations. Noël, le 31 décembre et le Nouvel An forment un triptyque festif où traditions, foi et émotions se rencontrent.
Interrogés par notre reporter, de nombreux habitants expriment leur attachement profond à cette période. Pour eux, le 31 décembre demeure avant tout un moment de partage, d’amour et de fraternité qu’il faut impérativement préserver.
« C’est une période de partage, d’amour et de solidarité. Chak ane nou kondane pou n pa kite tradisyon sa a fini », affirme un habitant, soulignant l’importance de cette coutume pour l’identité locale.
Cependant, derrière cette ambiance festive se cache une réalité douloureuse. L’insécurité persistante empêche de nombreux enfants et proches de rejoindre leurs familles pour partager ces moments forts.
« Pi gwo regret nou se paske genyen pitit nou ki pa ka vin manje bèf la ak nou akoz ensekirite a. Nou fè yon apèl bay leta pou mete tout bagay nan plas yo pou n ka fete epi manje bèf la ak pitit nou yo », confie un autre résident, la voix chargée d’émotion.
Malgré ce contexte difficile, la Grand’Anse continue de rêver : rêver d’un retour à la paix, d’une libre circulation des personnes et de la possibilité de préserver ces traditions séculaires. À travers ces pratiques communautaires et spirituelles, la population lance un appel clair aux autorités afin qu’elles prennent les mesures nécessaires pour rétablir la sécurité.
Car au-delà du bœuf, de la soupe, des prières et des festivités, le 31 décembre dans la Grand’Anse demeure un puissant symbole de mémoire collective, de résistance culturelle et d’espoir pour les générations futures.
Magduel Beaubrun
