Vwa moun (traduction créole de La voix humaine de Jean Cocteau) nourrit la curiosité. Le titre créole sied bien : Vwa moun. À l’entendre, doit-on se référer à l’ensemble des sons produits par la vibration de l’air sur les cordes vocales du larynx, utilisée pour parler, chanter, rire ou crier ? Ou encore à l’écho d’un cœur meurtri et brisé en mille morceaux ? Dans cette pièce, il s’agit de la séduction, de la tendresse, de la fausse indifférence, de la rage contenue,… du désespoir d’une femme.
Au Patio Sœur Marie-Paule, à Delmas 75 (ancienne adresse du centre Pen), le décor surprend : Un grand immeuble avec une cour entourée de fleurs ornementales et surplombée d’une terrasse. Au beau milieu de la terrasse trône une petite table. Sur ce petit meuble, un vieux téléphone avec cadran rotatif. Le spectateur contempla avec joie cet appareil qui le fait remonter le temps jadis quand soudain retentît une voix de femme dans une pièce à l’étage : Allo, Allo chéri… Tous les regards se lèvent aussitôt vers le haut.
De la pièce, elle se dirige vers le balcon. Elle porte une robe blanche, un téléphone dans une main, deux cigarettes dans l’autre. Du haut du balcon, la blancheur de sa robe transpire une certaine pureté aussi bien une certaine absence. Du balcon, le metteur en scène conduit son personnage sur la terrasse, discutant avec son homme à l’autre bout du fil. Comme sa passion, la femme se tient à un fil. C’est là que se déploie le monologue sous les yeux médusés du spectateur.
Seule en scène, la comédienne fait le jeu des acteurs (l’émetteur / récepteur), jouant des rôles qui s’inversent tour à tour. Elle se confie à l’homme et l’homme à lui. Elle lui donne ses nouvelles, de sa sortie avec son amie, Marthe sans oublier le petit chien qu’il lui a donné en cadeau. Elle lui ment, comme il le ment. Elle sourit et bluffe à la fois. « Ou se yon bon gason / yon bon jèn jan . »
Sur cette grande terrasse, la comédienne fait son jeu, s’ennuyant des coupures, des interférences. « Pa kite apèl la koupe / Si apèl la koupe, re rele m touswit ». La femme s’énerve puis se lâche. Et, le silence s’installe. De longs silences. Comme si son cœur s’arrête un moment. Elle semble encore fuir l’évidence par la cruauté d’un amour qu’elle sait déjà perdu.
Vwa moun, une pièce de grande facture. Mis en scène par Guy Registre Jr avec Stéphanie Saint-Louis, dans le cadre de la 22e édition du Festival Quatre Chemins, ce texte donne à voir de l’amour d’une femme qui porte l’être aimé dans ses gestes et mouvements. Elle l’aime, il la quitte pour en épouser une autre. Pendant une heure, la comédienne nous fait deviner les mots de l’absent par ses silences et la force de son jeu.
La voix humaine (Vwa moun), une pièce d’une grande fraicheur. Traduite par Jacques Adler Jean Pierre, La voix humaine de Jean Cocteau est en amour au festival Quatre Chemins. , une pièce qui explore des thèmes universels. L’interprète passe par tout le spectre des émotions : séduction, tendresse, fausse indifférence, rage contenue, désespoir… Elle traduit bien l’angoisse chez cette femme d’être quitté, le désespoir, la déception, l’envie d’en finir, en quelque sorte une sorte de difficulté d’être comme l’intitulé d’une œuvre de Cocteau.
La voix humaine (Vwa moun), une pièce intemporelle. Presque cent ans après sa parution, ce texte continue d’inspirer. À l’heure de la téléphonie mobile, cette pièce examine les spécificités des rapports amoureux équipés par cet outil (téléphone à fil ou sans fil) à même d’organiser concrètement le contenu des relations. Tout à la fois symbole du lien et de l’absence, le téléphone joue un rôle central. D’ailleurs, Cocteau confie avoir eu l’idée de cette pièce après avoir surpris une conversation téléphonique, frappé par « la singularité grave des timbres et l’éternité des silences ».
Vwa moun, une mise en scène bien huilée. À travers cette représentation, les festivaliers découvrent ce texte à succès qui a traversé les âges. Le public a (re) découvert le talent de comédienne Stéphanie Saint-Louis ; il a aussi apprécié à nouveau la voix de celle qui a décroché le premier rôle féminin de « La Peur d’aimer » du réalisateur Réginald Lubin. Après tout, le personnage qu’incarne la comédienne n’aurait-elle pas bien raison d’avoir peur d’aimer ?
Jean Daniel Pierre
