Au Cap-Haïtien, les abus de pouvoir ne sont plus des faits isolés. Ils s’additionnent, se répètent et finissent par révéler un mode de fonctionnement inquiétant de l’autorité publique. Journalistes agressés, citoyens brutalisés, femmes réduites au silence, magistrat filmé en train de frapper : les faits convergent vers une même réalité, celle d’un État local où les représentants agissent ensemble, se protègent et répriment toute contestation.
Le samedi 27 décembre 2025, les journalistes Herly Millien et Frensly Estimable, de la radio Paradis FM (104.7), ont été violemment agressés par un policier et des agents municipaux réputés proches des maires assesseurs Patrick Almonor et Isaac Pierre-Louis. Cette attaque est survenue en représailles à des propos tenus lors de leur participation à une émission-bilan diffusée sur les ondes de Radio Souvenir FM, où ils avaient exercé leur métier en analysant et en critiquant la gestion du pouvoir local.

À la sortie de la station, les deux journalistes ont été témoins d’une scène choquante : des agents municipaux brutalisant des mécaniciens travaillant paisiblement dans la rue. Leur intervention a été strictement verbale. Ils n’ont ni insulté ni menacé. Ils ont simplement rappelé que la force ne saurait tenir lieu de loi. La réponse a été immédiate et d’une violence extrême. Coups, gifles et menaces se sont abattus sur eux, de la part d’hommes armés de pistolets, machettes, couteaux, bâtons et matraques, certains en uniforme, d’autres en civil ou cagoulés. La scène ressemblait davantage à une opération de répression qu’à une action de maintien de l’ordre.

Parmi les agresseurs, des individus ont été clairement identifiés, notamment Ronal, agent municipal souvent cité dans ce type d’intervention, et Alendy Étienne, policier affecté à la sécurité d’un responsable municipal, qui aurait participé activement aux violences. La présence d’un policier dans une agression contre des journalistes marque une dérive grave. Les images diffusées sont sans équivoque : un journaliste identifiable par son matériel, les bras ouverts et les paumes visibles, est frappé sans opposer de résistance. Les lunettes ont été brisées, les corps blessés. Les victimes ont dû recevoir des soins médicaux, certificats à l’appui, et des preuves vidéo et photographiques existent.
Plus troublant encore est le comportement des autorités municipales. Patrick Almonor et Isaac Pierre-Louis, membres de la Commission communale du Cap-Haïtien, étaient présents sur les lieux. Ils ont vu les journalistes se faire frapper par des agents relevant de leur autorité. Ils n’ont donné aucun ordre, n’ont tenté aucune intervention, n’ont assuré aucune protection. Ce silence ne peut être assimilé à de l’impuissance. Il s’agit d’un choix politique lourd de conséquences, qui engage leur responsabilité morale et politique, voire juridique.
Dans une note signée par son secrétaire général Hervé Délima, l’Union des Journalistes du Nord d’Haïti (UJNH) a dénoncé avec fermeté l’agression et exigé l’ouverture d’une enquête afin d’identifier et de traduire les responsables devant la justice. Mais au Cap-Haïtien, les actes de dénonciation semblent se heurter à un mur d’impunité.
Quelques jours plus tard, le vendredi 9 janvier 2026, une citoyenne a été violemment intimidée par un agent de sécurité affecté au commissaire du gouvernement alors qu’elle revendiquait pacifiquement. Sommée de se taire, une arme pointée dans le dos, elle a été poussée à plusieurs reprises. Le même jour, une autre femme a subi des violences physiques et verbales de la part de la sécurité du délégué départemental du Nord, Marc Présumé, pour avoir protesté pacifiquement contre des décisions administratives. Ces actes traduisent un mépris flagrant du droit des citoyens, et en particulier des femmes, à s’exprimer librement.
Cette spirale de violence a atteint un niveau encore plus alarmant lorsque le commissaire du gouvernement près le tribunal du Cap-Haïtien, Me Eno Zéphirin, a été filmé en train de frapper et d’humilier un citoyen lors d’une opération de démolition sur le boulevard. Ce qui devait être une action administrative s’est transformé en démonstration de brutalité, sous les yeux des caméras et de la presse. En frappant un homme déjà maîtrisé, le chef du parquet a franchi une limite dangereuse, brouillant la frontière entre l’autorité judiciaire et les pratiques de groupes armés.

Pris ensemble, ces événements dessinent une réalité préoccupante : au Cap-Haïtien, policiers, agents municipaux, autorités judiciaires et représentants politiques semblent évoluer dans un même espace de pouvoir, où chacun protège l’autre et où la violence devient un outil de gouvernance. Si ces actes restent impunis, ils consacreront un message clair : parler, informer, protester devient un risque. Ce jour-là, ce ne sont pas seulement des journalistes ou des citoyens qui ont été agressés, mais les principes mêmes de l’État de droit et de la démocratie qui ont été publiquement piétinés.
