Invité à l’émission « Agora » sur Radio Télévision Caraïbes, le mercredi 28 janvier 2026, l’avocat et défenseur des droits humains Me Frédo Jean Charles, président de l’INDDESC, a dressé un constat sévère de la crise politique haïtienne. Selon lui, la transition politique, censée être temporaire, s’est transformée en un véritable mode de gouvernance au profit des élites.
« À force de transitions, nous avons fini par institutionnaliser l’instabilité », a-t-il déclaré.
Depuis la chute de la dictature de Jean-Claude Duvalier en 1986, Haïti enchaîne les gouvernements provisoires sans parvenir à installer une stabilité démocratique durable. Pour Me Jean Charles, cette situation n’est pas le fruit du hasard, mais le résultat d’une stratégie bien pensée.
Une transition qui ne mène nulle part
Dans son analyse, l’avocat rappelle qu’une transition politique doit normalement servir de pont entre deux régimes constitutionnels. Or, en Haïti, ce pont est devenu permanent. Chaque crise politique débouche sur un régime d’exception, sans véritable retour à l’ordre constitutionnel.
S’appuyant sur le sociologue Alexis de Tocqueville, Me Jean Charles estime que la chute de Duvalier n’a pas provoqué de véritable révolution sociale, mais plutôt un « recyclage des élites ». Les mêmes pratiques de gouvernance autoritaire auraient ainsi perduré, empêchant toute refondation réelle de l’État.
Une économie fondée sur l’instabilité
Selon le président de l’INDDESC, certaines élites politiques et économiques tirent profit de l’effondrement de l’État. Il évoque notamment l’érosion de la souveraineté nationale, avec un pouvoir décisionnel souvent déplacé vers des acteurs internationaux depuis les années 1990.
Il dénonce également ce qu’il appelle le « business de l’aide », marqué par la prolifération des ONG et la marginalisation de l’État, créant une économie basée sur l’urgence plutôt que sur le développement durable.
Par ailleurs, l’absence d’institutions élues, comme le Parlement, permet aujourd’hui de gouverner par décret. Une situation qui, selon Me Jean Charles, prive le peuple de son droit fondamental à participer à la gestion du pays.
Un pays bloqué dans l’interrègne
En référence au penseur Antonio Gramsci, l’avocat décrit Haïti comme étant dans un « interrègne », une période où l’ancien système est à bout de souffle, mais où le nouveau peine à émerger. Dans ce contexte, l’insécurité et la peur du chaos seraient utilisées pour justifier le report constant des élections.
Un appel à rompre avec la politique de l’urgence
En conclusion, Me Frédo Jean Charles a lancé un appel à ce qu’il qualifie de « courage historique ». Selon lui, le véritable enjeu n’est pas seulement l’organisation des prochaines élections, mais la restauration de la souveraineté populaire et de la légitimité démocratique.
Sans une rupture avec la « transition permanente », avertit-il, Haïti risque de s’enliser durablement dans une crise sans fin, au point de se retrouver exclue de sa propre histoire.
